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Les rapports du genre dans les groupes informatiques

Par Christina Haralanova

Nous vivons une époque en accélération, sous l'emprise du déploiement impressionnant des technologies de communication et d'information (TIC) dont les répercussions s'étendent aux sphères sociales, économiques, politiques et culturelles. Partout dans le monde, l'inégalité d'accès ainsi que le faible taux de participation et de contrôle des TIC par les femmes sont flagrants.Selon Chat Garcia Ramilo, coordinatrice régionale du programme d'appui aux femmes de l'Association pour le progrès des communications (APC), « les femmes sont absentes de tous les processus et espaces de construction liés aux règles, aux structures, aux standards et aux outils des technologies de l'information et de la communication. Les technologies restent elles aussi à l'écart des débats qui animent les mouvements féministes, et ce, malgré leur développement intensif » [1]. Les études récentes démontrent que ce sont plutôt l'éducation, les cultures des adolescents, la famille, et les médias de masse qui transmettent des valeurs et des sens rattachant la masculinité aux machines et aux compétences techniques. Les hiérarchies de la différence sexuelle influencent tous les processus : du design et du développement jusqu'à la diffusion et l'appropriation des artefacts techniques [2].

Un problème important du pouvoir, souligné par nombre de chercheuses et militantes [3] consiste en l'absence des femmes aux sphères d'influence du processus de création des nouvelles technologies. Puisque peu d'entre elles figurent parmi les concepteurs de la technique ou aux postes de direction, elles n'ont pas beaucoup d'influence sur les processus de conception des innovations. Par conséquent, elles demeurent à l'écart de la compréhension des principes du fonctionnement des outils techniques. De plus, une grande partie des travaux féministes s'intéresse explicitement à la consommation ou à la représentation culturelle, tout en évitant d'étudier le façonnage de la technique.

Un aspect fort intéressant de la question de la construction mutuelle des femmes et des technologies demeure le rapport de genre dans les collectifs informatiques, ainsi que dans les groupes et développement des logiciels libres [4]. Or, le fait que les femmes sont souvent fortement minoritaires dans les groupes informatiques leurs intérêts y sont peu représentés. Quels sont les défis pour les femmes à participer à ces groupes masculinisés et quelles approches peuvent-elles adopter pour espérer plus d'équité? Même si la philosophie du logiciel libre permet la libre exploitation, la redistribution et l'adaptation du programme, ainsi que de « valoriser les alternatives économiques, sociales, politiques et culturelles portées par les femmes dans le monde et d'analyser les disparités du genre à l'échelle mondial » [5], on constate une absence visible de femmes impliquées dans la conception des logiciels libres. Yuwei Lin dans son essai Les dimensions du genre dans le développement du libre [6], souligne l'insuffisance des concepts de liberté, d'inclusion et d'égalité, pourtant revendiquée par ce mouvement, dans la mesure où en 2002, les femmes ne représentaient que 1,1 pour cent de l'ensemble des développeurs de logiciels libres. Concernant les groupes du libre, qui ressemblent souvent aux collectifs informatiques, pourquoi reste-t-il un écart du genre, si leur philosophie demeure ouverte et accueillante pour tous?

Dans ce contexte, voici trois exemples des rapports du genre dans deux organismes montréalaises – Koumbit et Île sans fil, ainsi que le cas plus général de développeurs du logiciel libre. Les trois collectifs consistent des hommes informaticiens dans leur majorité. Alors, comment les femmes trouvent-elles leur place dans ce type d'organisations et comment se transforment les rapports du genre en ayant un tel écart? Nous allons revoir deux organismes québécois pour rechercher des réponses, ainsi que des recherches faites dans le domaine du libre.

Trois études de cas : Koumbit, Île sans fil et les groupes du logiciel libre

Koumbit est une organisation à but non lucratif qui offre des solutions technologiques à un grand nombre d'organismes québécois, notamment dans le domaine du logiciel libre. Koumbit peut être considéré comme étant une organisation ouverte pour ceux et celles qui désirent se joindre à l'équipe. Cependant, il est notable qu'il existe une sous réprésenatation des femmes dans le milieu de travail. Bien que les membres de l'équipe n'admettent pas ouvertement un sexisme dans leurs relations, celui-ci s'exprime néanmoins indirectement : les femmes prennent en effet proportionnellement moins la parole dans les réunions hebdomadaires. De même, les décisions dans le Conseil administratif sont essentiellement prises par des hommes. Lors des réunions, il y a des argumentations plus masculines, alors que les filles cherchent plus un compromis [7].

Les rapports de genre participent ainsi à la valorisation des rôles des membres de l'équipe de Koumbit. Les compétences féminines se regroupent principalement autour des activités de nature esthétique, le graphisme en particulier. Lors des entrevues réalisées par Anne Goldenberg, les membres de l'équipe affirment que « ce n'est pas une question de genre, mais plutôt une question de "non geek" » [8]. L'évolution de la collaboration entre les femmes et les hommes dans l'organisation est toujours en développement et cela exige une adaptation de la part de tous les membres, que ce soit au niveau de la communication, du langage, de l'éthique, ou encore de la distribution des tâches.

Un deuxième exemple de groupe informatique ancré dans le milieu communautaire est Île sans fil (ÎSF). L'organisation a pour mission de fournir un accès à Internet sans fil public et gratuit dans la région de Montréal. L'équipe est constituée à 90% d'hommes, occupant davantage les fonctions techniques. Les femmes s'impliquent plutôt dans d'« autres activités » telles que la création des projets d'art pour les points d'accès à Internet publics, les relations avec les médias, etc., tous difficiles à quantifier pour mesurer leur contribution directe au bien-être de l'organisation. Pour les hommes de l'organisation, la technologie est un hobby plutôt qu'un travail. Ils font peu de différences entre les relations de travail et l'amitié, entre les obligations et le temps libre – tout va de paire. « Ordinateurs, réseaux informatiques, pizza et bière », ce sont les thèmes et les valeurs les plus manifestes de cette microsociété favorable aux rencontres entre les hommes de l'équipe. Cependant, les femmes s'intéressant souvent à d'autres activités sociales, extérieures à ce réseau, elles forment même des communautés dehors l'organisation pour se connaître mieux, mais aussi pour discuter des tâches et des politiques de l'organisation [9].

Nous donnerons un troisième exemple de groupes de développeurs du logiciel libre qui s'organisent souvent en ligne par des listes de discussion et des systèmes de messagerie instantanée. Un des problèmes existants dans ces communautés masculines est la langue sexiste souvent observée dans listes de discussion. La fracture dans la communication entre les développeurs et les utilisateurs du libre est un autre facteur explicatif [10]. Il faut apprendre à maîtriser le jargon informatique avant de pouvoir faire appel à l'aide en ligne sur les listes de discussions des développeurs. Ces deux faits sont considérés comme les freins principaux pour nombreuses femmes, même si celles-ci cherchent à s'impliquer [11].

Les exemples démontres ne sont évidemment pas des cas isolés. Il est nécessaire de faire plus d'efforts pour que les femmes prennent une place égale dans les sociétés technologiques masculinisées, pour que leur travail devienne visible et valorisé. Les femmes ne doivent pas avoir à agir comme des hommes pour que leurs idées et propositions soient acceptées dans les discussions d'équipe.

En conclusion, disons que les femmes s'initient de plus en plus aux technologies informatisées dans les milieux professionnels. Les relations établies entre les membres de groupes informatiques se construisent et évoluent significativement avec l'intégration croissante de femmes dans les équipes. La collaboration entre les développeurs et les utilisateurs des deux sexes est de plus en plus valorisée, ce qui aide les groupes associatifs, de même que les collectifs du logiciel libre au Québec, à devenir plus accessibles au grand public et à soutenir davantage les activités en réseau.


Références bibliographiques

[1] RAMILO, Chat Garcia (2006). « Beyond tools: Technology as a feminist agenda ». Dans Women's Rights and Development Magazine, The Association for Women's Rights in Development, p. 68.
[2] WAJCMAN, Judy (2006). Technofeminism. Cambridge, Polity Press, p. 55.
[3] Lin, 2005; Oudshoorn et coll., 2004; Suchman, 2003; Wajcman, 2006 et autres
[4] Les logiciels libres permettent la libre exploitation, la redistribution et l'adaptation libre d'un programme.
[5] PALMIERI, Joëlle (2004). « Libre, la loi du genre ». En ligne :
http://www.penelopes.org/xarticle.php3?id_article=4996
[6] LIN, Yuwei (2005). « Gender dimentions of floss development », Mute Magazine – Culture and Politics After the Net. En ligne : http://metamute.org/en/node/5596/print
[7] GOLDENBERG, Anne (2006). Ethnographie de Koumbit, Rapport de recherche du LabCMO, Montréal, Université du Québec à Montréal, p. 39
[8] Le terme non geek utilisé dans cet article devrait être interprété comme étant une personne qui n'est pas une passionnée impliquée dans le développement en informatique.
[9] POWELL, Alison (2006). Ethnographie d'Île sans fil, Rappport de recherche du LabCMO, Université du Québec à Montréal.
[10] « Les logiciels libres, une stratégie féministe? » (2005). In Le projet Ada. En ligne:
http://www.ada-online.be/frada/spip.php?article175
[11] HENSON, Val (2002). « How to Encourage Women in Linux », In The Linux Documentation Project.
En ligne: http://www.tldp.org/HOWTO/Encourage-Women-Linux-HOWTO/index.html

Hmm... interesting but troubling

Given that Koumbit works in a domain where men outnumber women so dramatically, this topic has often been the subject of lively discussions within the organisation. I was, therefore, quite happy to see it appear as the first article submitted to the members' site. Reading the article, however, turned out to be a troubling experience since, in my opinion, it portrays a negative picture and is based on analyses that seem both incomplete and flawed.

Having a background in progressive social movements and given Koumbit's openess and transparency to review and critisism, I expected constructive criticism. Unfortunately, I guess I expected to read a little more on the contructive side e.g.

  • how open we are to participation
  • how we maintain a horizontal structure aimed at avoiding institutionalisation of hierarchical relationships (including sexist ones),
  • how much we foster communication and self-criticism (including analyses w.r.t. topics such as sexism within the organisation),
  • how we have systems in place to allow less vociferous people to have a voice (raising of hands before speaking to avoid the "loud guy wins" phenomenon),
  • how the entire organisation is based on the concensus/compromise approach (usually cited as a 'feminin' in contrast to the competitive 'masculin' approach... yuk, I hate these stereotypes),
  • salarial equity for all
  • the disproportionate representation of women on the board (w.r.t. the proportion of workers),
  • etc.

Bref, in my opinion, Koumbit is about as equitable and open as an organisation can get and, while far from perfection, should be recognised as such. Surely, there is room for criticism and improvement, but care should be taken to avoid these analyses being based on projections of the very "masculin" and "feminin" values that are endemic of sexist ideologies.

Given it's nature Koumbit *does* have to make more effort than the typical organisation to avoid reproducing the sexist power structures the predominate in society, so it is healthy for us to stop to accept criticism and to re-evaluate our internal dynamics. In that spirit this was a healthy article for us as it sparked another lively 45 minute discussion with Koumbit and we all become wiser for it.

Besoin d'équité et d'ouverture ou de discrimination positive ?

En lisant les deux interventions ci-dessous, je repense à d'autre débats auxquels j'ai assisté sur cette question. Je me rend compte que les communautés technologiques souvent très masculines envisagent la question du manque de femmes soit avec une pointe d'humour quand il s'agit d'expliquer leur grand intérêt pour les quelques femmes qui interviennent dans leur milieu, soit de façon désesperée quand il s'agit d'avouer une sorte de désarroi face à cette situation, soit sur un mode défensif: qu'on ne les accuse pas d'être à l'origine de cette disproportion. Je dois dire que je comprend ces trois réactions, notamment parceque le problème est bien ancré et la disproportion difficile à rétablir. Je ne veux donc pas jeter la pierre aux acteurs masculins du libre, car en tant que femme, ou en tant que chercheuse, je n'ai vraiment pas de solution à la question. Pour le moment, je me contenterais de suivre attentativement les travaux de Christina, qui soulève je crois une vraie et importante question. (Christina, ne lâche pas ce sujet ).

Pour avoir observé et fréquenté Koumbit pendant plusieurs années, je suis d'accord avec Omar pour dire que plusieurs mesures ont été mis en place pour favoriser un climat d'égalité, d'ouverture et un souci d'équité et de participation des plus discrets. Cependant, force est de constater qu'il y a aujourd'hui moins de femme parmis les travailleurs de Koumbit qu'il y a deux ou trois ans. Les femmes sont bien présentes parmi le conseil d'administration ce qui est une avancée certaine, mais le défi au niveau de la participation au travail est peut-être encore plus grand. Je ne crois pas que ce soit du à des problèmes de discrimination directe (dirigée vers la personne), mais peut-être plus à une façon d'envisager le travail et en particulier le travail typiquement réalisé par des femmes. Celui-ci n'aurait il pas été suffisamment valorisé ou n'est ce que circonstanciel ?

Je me dit aussi que si une féministe, ou simplement une femme, avait été là à la fondation de Koumbit, la participation de femmes parmi les travailleurs aurait peut-être été inscrite parmi les principes fondateurs. Ceci n'est pas un reproche et moi-même, si j'avais participé à la création de Koumbit, je ne sais pas si j'aurai voulu ou penser à rajouter ce genre de clause. Cependant, cela n'a pas été placé comme une contrainte, ce qui signifie peut-être que la sous représentation des femmes dans le milieu du libre n'a pas été présenté comme un enjeu. Aussi, tout en se donnant de nombreux enjeux (et contraintes et objectifs relatifs par ailleurs très ambitieux), Koumbit ne s'est pas pourvu de mesure favorisant la participation des femmes au travail de Koumbit. Peut-être qu'il s'agirait de mesure de type "discrimination positive", que je n'approuve pas forcément, mais qui semble faire ces preuves dans des organismes telles que Studio XX, quand l'ouverture et l'équité ne suffisent plus...En même temps, je vois bien l'hypocrisie et la gène qui pourrait survenir à accepter une travailleuse pour son genre plutôt que pour ses qualités de travailleuse.

Débat à suivre....

Je crois qu'il ne faudrait

Je crois qu'il ne faudrait pas inverser causes et conséquences

On ne peut certes pas nier que le milieu des Logiciels Libres (et de l'informatique en général) est principalement occupé par des hommes. Comme le fait remarquer Chat Garcia Ramilo, cette situation semble cependant le fruit de l'éducation et des médias de masse qui poussent les femmes à s'éloigner des technologies et les hommes à s'en rapprocher. Ce conditionnement est si important que selon Christina, même les mouvements féministes se désintéressent de la question.

Selon moi, la non représentativité des femmes à Koumbit n'est donc pas le fruit d'une exclusion ou le rabaissement plus ou moins conscient de la gente féminine de la part de ses membres, mais le prolongement logique de cette distribution des rôles par la société qui commence dès le plus jeune âge. Bref, le problème n'est pas que Koumbit n'ouvre pas assez la porte aux femmes, mais que très peu d'entre elles se présentent à l'entrée.

De la même manière, le fait que les femmes se regroupent principalement autour des activités de nature esthétique au sein de Koumbit ne me semble pas dû au fait que ses membres considèrent que c'est le seul domaine dans lequel elles peuvent se rendre utiles, mais précisément à celui que la majorité des femmes qui se présentent à Koumbit sont des graphistes. Je suis persuadé que si une femme experte en PHP se présentait, les membres lui proposeraient avec joie de se plonger dans le code des modules et les résolutions de bugs Drupal. Notons d'ailleurs que le graphisme web peut nécessiter des techniques très avancées comme CSS.

Cela ne signifie pas que Koumbit doive se sentir dispensé de faire le moindre effort pour donner une meilleure place aux femmes. Comme Omar, j'estime qu'il est du devoir de l'organisation de ne pas reproduire les travers de la société. Je pense simplement qu'il serait plus payant de communiquer davantage auprès des femmes pour les inciter à se joindre à nous plutôt que de se torturer pour savoir ce qu'on pourrait proposer de plus féminin que la bière au 5@7 (débat ne pouvant selon moi se baser que sur des stéréotypes).

Anne, il est intéressant de savoir qu'il y a actuellement moins de femmes qu'auparavant à Koumbit, mais connaît-on les raisons de leur départ ? Ont-elles vraiment quitté parce qu'elle ne trouvaient pas leur place au milieu de geeks mâles ?

La discrimination positive est selon moi une tentative de résolution d'un problème par la création d'un autre.

Is there really a gap?

I am really happy to have brought back the gender debate in Koumbit. For me, it is an interesting question, which does not have a quick and easy remedy. In this three-page article I mostly tried to raise an issue. To ask a question, starting from a global problem and getting into local cases. I did not search to give answers, to offend somebody or to point out weak points. My aim was mainly to speak out about this problem.

The facts I used about Koumbit and Ile sans fil are not fake. There has been ethograpic analysis in 2006 going on for months in both organisations, and I based myself on the results from these. I did not try to give my own opinion, neither to use rumors or unprooved data. By my own experience, I know Koumbit is trying to keep an equality in its principles, conversations, and during meetings. I understand that these efforts have not much improved the situation in the past months.

It is not a fault of someone personally, and if you need to read more on the constructive side, you can start with the chapter on gender in "L'action communautaire québécoise à l'ère du numérique", where I have tried to give some new aspects and possible solutions there. If not, my master thesis will be looking more deeply into this question, namely the women in computer science and free software. Maybe I will have more conclusions in a couple of months.

I do consider Koumbit a welcoming place to work, and I would be happy if I have this chance one day. However, it is necessary to keep making efforts for giving more space to women who like to join in. If you feel there is a gap in Koumbit because of women's absence, positive discrimination (as sugested by Anne) sometimes work.

Je suis également heureux

Je suis également heureux de voir cet article comme première publication d'une membre de Koumbit, c'est selon moi fort significatif et démontre une réelle ouverture, fidèle à notre principe de Transparence. Je tiens cependant à souligner quelques points qui me viennent à l'idée à la lecture de l'article et des commentaires sous-jacents, sans vouloir prendre, a priori la défense de Koumbit en tant que tel.

Mises au points factuelles

Je veux tout d'abord essayer de faire une mise au point factuelle sur certains points énoncés concernant le fonctionnement de Koumbit. La théorie énoncé voulant que "les décisions dans le Conseil administratif sont essentiellement prises par des hommes" est selon moi abusive: lors de l'étude de Anne Goldenberg, le CA était entièrement composé d'hommes, ce qui expliquerait évidemment une telle situation. Celle-ci a depuis complètement changé: le CA est maintenant composé de 3 femmes et 4 hommes (source). De plus, les décisions de tous les comités, CA inclus, ne sont jamais prises unilatéralement. On cherche d'abord le consensus et, dans des cas exceptionnels, un vote est demandé. (Le CA fait d'ailleurs figure d'exception parmi les comités en ce fait qu'il est explicitement précisé que les décisions se font à majorité simple.) On pourrait peut-être avancer que les propositions sont majoritairement amenées par des hommes (et encore là, il faudrait plutôt examiner les rapports entre "anciens" et "nouveaux" plutôt qu'entre "femmes et hommes" à ce niveau), mais énoncer que les hommes prennent toutes les décisions est inexact.

Je crois qu'il est aussi un peu exagéré de prétendre que les femmes cherchent systématiquement plus le compromis que les hommes. Il y a des têtes fortes des deux côtés du troupeau. D'ailleurs, je crois comprendre que cette notion se dégage d'une citation issue d'une interview extraite de l'ethnographie de Anne Goldenberg (dont j'invite tous les membres à faire la lecture) où il est dit également que "vraisemblement, hommes et femmes perçoivent les femmes comme moins pourvues de capacité d'argumentation" et que "par souci d'équité, plusieurs fois, les hommes insistent pour laisser la parole aux femmes". Le fait que seulement la citation "que les filles cherchent plus un compromis" ressorte dans l'article ici est un peu déconcertant pour tous ceux qui travaillent au sein de l'organisation et qui luttent toujours ensemble et contre eux-mêmes pour arriver à un consensus, hommes et femmes confondu(e)s... Pour garder les choses en contexte, la fameuse citation émane d'une seule des personnes interviewés durant l'ethnographie et ne semblait pas du tout faire consensus durant notre discussion d'aujourd'hui.

Histoire des débats de genre

Ensuite, je crois qu'il est important de souligner que les débats de genre sont relativement récents dans la communauté du libre. Le féminisme remonte beaucoup plus loin que les enjeux et combats de genre dans le logiciel libre et les communautés informatique et on a parfois tendance à mélanger les deux initiatives. Par exemple, Debian Woman, une organisme phare chez les militants du genre libre, a été fondé en mai 2004, soit quelques mois seulement avant la fondation officielle de Koumbit. Je ne vois donc pas très bien comment le principe de "féminisme" aurait pu, par exemple, faire partie des principes fondateurs de Koumbit. Il est d'ailleurs à noter que malgré nos efforts à cette époque, aucune femme n'était présente lors de la modeste première journée de réflexion de Koumbit où les principes fondateurs ont été établis.

Le passé et le futur

Mis à part les débats de genre et la façon qu'ils sont reflétés dans l'organisation, je considère difficile de la part d'une "gang de gars" de discuter de l'exclusion de "femmes" de l'organisation. On manque cruellement d'information sur beaucoup de choses dans Koumbit, assez ironiquement, considérant la masse d'information amassée durant les 4 dernières années dans le wiki et les 14 autres outils. Je peux cependant m'aventurer à souligner des points communs au départ des quelques femmes qui ont fréquenté l'organisation: toutes étaient impliquées en design graphique, une discipline relativement nouvelle dans l'organisation. Quoique complémentaire et s'agençant bien avec les autres, le graphisme ne fait pas partie de ce que je pourrais appeler les "disciplines fondatrices" de Koumbit: l'hébergement (ou le "sysadmin") et le développement web (ou la "programmation"). Nous espérons cependant que Koumbit fournit l'espace pour créer de nouvelles disciplines du genre dans l'organisation et l'histoire l'a prouvé. Jamais je n'aurais pensé un jour faire de la vente, de la comptabilité et de l'organisation communautaire, mais ce sont néanmoins des disciplines clés et indispensables dans l'organisation à ce stade-ci. J'ai donc peine à expliquer le "relâchement" ou le ralentissement du graphisme chez Koumbit, mais j'aurais tendance à plus pointer du doigt cette circonstance principalement economico-technique qu'une question de genre pour expliquer le départ (momentané, je crois) des femmes de Koumbit.

Je crois donc qu'une façon de favoriser l'inclusion de plus de "variété de genre" (car il ne s'agit pas en fait question seulement d'homme et de femme mais bien de genre) serait de travailler à faciliter le renouveau du secteur graphique chez Koumbit. Des budgets sont d'ailleurs toujours présents et disponibles à cet usage au sein de l'organisation et je crois que nous devrons considérer cette question plus large lors de l'évaluation du prochain budget afin de s'assurer de garder cet espace ouvert, et en fait plusieurs espaces ouverts afin de permettre à tous d'intégrer leurs projets et leur personne au sein de l'organisme.

Une telle mesure n'est probablement pas suffisante en soit pour s'assurer, par exemple, d'enrayer les problèmes de genre qu'il pourrait exister au sein de Koumbit (et encore là: il faudrait justement s'assurer de cibler des objectifs clairs à remplir, ou du moins des métriques pour mesurer la réalisation de l'objectif). Une liste des choses à faire et ne pas faire ne sera pas non plus d'un grand secours, pas plus, selon moi, que la discrimination positive que risquerait fort de créer des tensions et qui reste après tout... de la discrimination.

En solidarité...

compromis, consensus et argumentation

Juste un petit commentaire:
je remercie Antoine d'avoir mis ma citation en contexte en rajoutant que je remarquais que ''par souci d'équité, plusieurs fois, les hommes insistent pour laisser la parole aux femmes". Mon point était alors d'analyser une réalité: les femmes présentes étaient dans l'ensemble plus timides et plusieurs membres de Koumbit avaient eux aussi pris conscience de cette réalité et prenaient soin de donner la parole aux plus timides.

Par ailleurs, je crois comprendre qu'il y a eut une mauvaise interpretation d'une autre phrase. Peut-être est-ce parceque c'est hors contexte, ou bien parce que je l'ai mal exprimé (c'est bien possible):

''Lors des réunions, il y a des argumentations plus masculines, alors que les filles cherchent plus un compromis [7]. Ce qui a été perçu comme ''un peu déconcertant pour tous ceux qui travaillent au sein de l'organisation et qui luttent toujours ensemble et contre eux-mêmes pour arriver à un consensus, hommes et femmes confondu(e)s.'' (cf le post d'antoine plus haut).

Or je crois que je dois faire ici une clarification. Selon moi, chercher un compromis n'est pas forcément chercher le consensus. Cela peut-être inversement une façon de jeter l'éponge, de chercher une demi-mesure et de lâcher sa position et de ne pas mener son argumentation jusqu'au bout. Le consensus ne s'établi pas nécessairement dans cette demi-mesure. Le consensus peut au contraire s'établir au prix d'argumentation acharnée, ce qui peut même s'avérer préférable à une somme de compromis qui ne ressemble à aucune des volontés (mal ou pas assez exprimées). C'est aussi ce que Koumbit fait souvent: les discussions sont parfois longues, acharnées, les participants n'en démordent pas ou quand certains lachent l'éponge, c'est plus souvent signe d'échec que de réussite collective et consensuelle. Cependant, je ne dis pas non plus que les combats acharnés sont toujours les plus productifs, et savoir faire un compromis éclairé, après une bonne argumentation peut aussi être plus utile pour mener au consensus. Avancer par consensus, c'est tout un art, qui demande de savoir gérer, collectivement, autant les timides que les grands parleurs. Et quand les discussions s'enflamment, c'est d'autant plus difficile.

À l'époque, je ne faisais que souligner une différence dans les modes d'interventions des hommes et des femmes : ces dernières s'engageaient moins dans de longues argumentations, ce qui est logique puisque de façon générale, comme dit plus haut, elles étaient plus timides (lors de l'observation menée en 2005-2006).

Maintenant, je ne voudrais qu'on comprenne de cela que les femmes sont nécessairement plus timides. Il y a aussi des hommes timides, dans Koumbit et ailleurs, et des femmes avec la prise de parole facile (je me demande d'ailleurs si je n'en fait pas partie :P.). Et Koumbit a bien des membres timides et des haut(es) parleur(euse)s, tous sexes confondus.

Je concluerais en soulignant, avec Christina, que cet organisme me semble en effet, tout a fait accueillant pour la gente féminine, cependant le problème demeure de la sous représentation des femmes en son sein. Et il faut le questionner... Et c'est ce que nous faisons ensemble :).

Approches différentes des techniques

Je ne sais pas s'il s'agit plus d'un effet de genre ou d'un intérêt d'approche de la technique. Les logiciels libres sont, pour certains, un terrain de jeu et de compréhension de la technique pour construire d'autres outils potentiellement utiles. Il y a d'autres personnes qui prennent le chemin inverse, de la situation vers l'outil, et qui privilégierons sa dimension libre pour des raisons humanistes ou pratiques.

Cette différence d'approche explique peut être pourquoi il y a des incompréhensions et des conversations parallèles qui ne se répondent pas.

Il semblerait que les femmes sont peu souvent celles qui adoptent une approche technicienne. Chez Koumbit, la plupart des personnes qui travaillent et qui animent cette association sont des personnes de technique et porteur d'une vision des gains potentiels de cette technique et du contexte libre de cette technique.

Mon propos n'est qu'une hypothèse, une tentative d'explication. À avoir vécu au côté de Koumbit, ce n'est pas une manifestation de mysoginie exacerbée qui ferait fuir les femmes, à mon avis.

erratum

Je voudrai juste revenir sur un élément de mon commentaire qui ne reflète pas ce que je pense par rapport à ceux qui sont plus technicien. Je ne voulais pas dire qu'ils sont uniquement technicien. ce que je voulais dire c'est que personnellement c'est vrai qu'ils ont aussi un intérêt humaniste pour cette technologie et qu'en plus il la comprenne plus que les autres dans cette perspective humaniste et libertaire.

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